Une expérience forte en Haïti

Peux-tu nous en dire plus sur ton expérience en tant que psychomotricienne en Haïti ?

Je suis partie en Haïti pendant un an et demi pour intégrer un projet spécialisé auprès de personnes amputées. Ce projet avait pour but de proposer des soins autour des troubles psychomoteurs faisant suite à l’amputation. Notre travail était d’abord axé sur la prise en charge de la douleur, des sensations fantômes et dans un second temps sur l’intégration de la prothèse. Il y a eu également un vrai travail de sensibilisation de l’approche de la psychomotricité auprès de professionnels haïtiens.

Comment as-tu découvert ce projet ?

En cherchant des articles pour mon mémoire qui portait sur l’amputation et ses remaniements corporels, j’ai lu un article de Me Junker – Tschopp (Psychologue et doctorante en neuroscience ; professeur à l’école de psychomotricité de Genève) sur son intervention aux entretiens de Bichat.
J’ai alors pris contact avec elle, après quelques échanges sur mon mémoire et sur nos pratiques respectives, elle m’a appris qu’un poste était à pourvoir à partir du mois d’août 2014. J’ai donc participé au recrutement, après beaucoup d’hésitation, de doutes, d’appréhension et, un mois après mon diplôme, me voilà en vol pour Haïti avec cette impression faire un saut dans le vide!

Tu peux nous expliquer dans quel cadre tu es partie et comment était la structure dans laquelle tu es intervenue ?

Je suis partie dans le cadre de l’université de Genève, et plus précisément la HETS ( Haute Ecole du Travail Social ) qui m’a embauché en tant qu’assistante de recherche.
Nous travaillions dans une structure très indépendante non rattachée à un hôpital (malgré de nombreux essais de partenariat avec les structures faits par la cheffe de projet.)
Le projet a beaucoup évolué au fur et à mesure qu’il se déroulait, l’équipe se composait  principalement de : 2 psychomotriciennes françaises, de 2 techniciens de réadaptation (formation organisée par Handicap International, mêlant des compétences en kinésithérapie et ergothérapie.) Il y avait aussi une ergothérapeute, puis un orthoprothésiste du Salvador et un orthoprothésiste haïtien qui nous ont rejoint sur une partie du projet.
Une secrétaire, un gardien, une dame de maison, ils ont été très importants dans le cadre de la mission car ils ont participé à de nombreux échanges notamment sur la culture.

Comment l’aspect culturel entre en compte dans le cadre de vos prises en charge ?

L’aspect culturel a forcément un impact sur la prise en charge car le monde du soin a une représentation différente en Haïti. Les croyances sont différentes, les connaissances en matière de santé également. Les croyances religieuses sont intriquées aux soins. Par exemple on a pu entendre par certains patients, que c’était le Bon Dieu qui a mis notre centre de thérapie sur leur chemin. Il n’était pas rare d’entendre « si Dieu le veut » alors que l’on parle seulement du rendez-vous suivant. On entendait souvent les patients nous parler de leurs prières pour faire diminuer la douleur, ou encore pour que l’autre membre ne soit pas amputé. Il a eu un grand rôle dans l’éducation thérapeutique, le but étant de rendre actif le patient de sa prise en charge.

Les croyances vaudou sont également très ancrées car elles sont une forme de croyance religieuse en Haïti, et peuvent influencer le sens qu’il va être donné à leur maladie/amputation/sensations fantômes…

Par exemple : un patient nous a raconté avoir été amputé des 2 bras, car des « diables » l’auraient « jeté sur des fils électriques ».  Une patiente était persuadée que son accident de moto (qui a engendré son amputation) aurait été causé par un sort, une malédiction lancé par une personne malveillante qui lui voulait du mal. Un autre patient nous a raconté que lorsqu’il était à l’hôpital, il était tellement douloureux au niveau du pied fantôme (douleur sous forme de crampes très fortes), il avait alors demandé à sa famille de desserrer les lacets de sa chaussure restée chez lui, en espérant que cela atténue la douleur…

Le grand avantage c’est que nous travaillions en binôme psychomot – technicien de réadaptation. Les techniciens de réadaptation ont joué un grand rôle dans la traduction au départ, le créole étant la langue majoritairement parlé par les patients, les techniciens ont joué un rôle important d’intermédiaire en nous aidant avec la barrière de la langue mais aussi en étant des médiateurs culturels.

Est-ce que dans le cadre de tes prises en charge tu peux nous donner quelques exemples de l’adaptation de tes outils de travail ?

Pour travailler la réappropriation du schéma corporel et de l’image du corps, il faut partir de la dénomination des différentes parties du corps. Et on s’est rendus compte que cette dénomination n’était pas la même qu’en France.  En créole haïtien, la main pouvait signifier la main jusqu’à l’épaule. Il fallait alors instaurer une sorte de cartographie, afin de travailler la prise de conscience corporelle, et arriver à définir ses sensations. Commence alors la mise en place de tout un travail de perception, d’affinage au niveau des sensations, qui est un travail primordial auprès des personnes amputées.

Ensuite il est courant, qu’en centre de rééducation en France, je propose aux patients de travailler le schéma corporel et l’image du corps à travers un dessin de soi. Or en Haïti, c’est quelque chose qui m’a été difficile de mettre en place, les patients étaient très peu à l’aise avec l’outil graphique.

C’est pareil pour le travail sur la douleur, on s’est vite aperçus que les échelles de douleur numérique étaient trop abstraites pour une part des patients, on a du adapté pour certains en proposant d’utiliser des billes (10 billes, le patient prenait le nombre de billes qui correspondait à sa douleur).

Enfin il existe que très peu d’aménagement pour les personnes handicapées, les personnes avaient du mal à se rendre jusqu’au centre, le moyen de transport local, le tap-tap (pick up avec une tôle au-dessus pouvant contenir 10 à 12 personnes à l’arrière) se monte avec une corde ou marche pied assez haut en général. Nous avons donc réfléchi à l’aménagement d’un moyen de transport qui pouvait les ramener jusqu’à notre structure . Pour créer ce tap-tap adapté, nous avons fait appel à un menuisier qui nous a créé un escalier adapté.

 

Claire Demay

demay.claire@yahoo.fr

Pour plus d’informations : http://www.cerpa.ht/

 

Propos recueillis par Youssra

Merci à Alice et Laurent 😉

 

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