Etre psychomotricienne à Boston

Témoignage d’une  Psychomot aux USA

Diplômée depuis juin 2014, j’exerce à temps plein dans une crèche de la région parisienne. Un soir de février 2015, mon compagnon me demande : « Ma boîte est en train d’ouvrir un bureau à Boston, ça me dirait bien d’y aller, qu’en penses- tu ? » Cest un choc pour moi qui ne suis pas voyageuse dans l’âme. Je pense immédiatement à mon métier qui n’existe pas aux Etats-Unis, au fait que mon anglais est assez médiocre et que je supporterais mal l’éloignement avec ma famille. Mais d’un autre côté, je sais que mon compagnon rêve depuis toujours de partir en Amérique, que c’est une belle opportunité pour sa carrière et qu’après tout, je n’ai rien à perdre à sortir de ma zone de confort. Après en avoir discuté avec notre entourage, notre décision est prise : nous partirons à Boston. C’est là que les difficultés commencent.

En effet, pas de départ si nous n’avons pas de Visa et j’insiste bien pour avoir un Permis de Travail, il est pour moi hors de question de ne pas pouvoir exercer. C’est l’entreprise de mon compagnon qui se charge des détails administratifs, il faut remplir de gros dossiers pour justifier le besoin d’employer un français aux U.S. et s’assurer que le Visa qui lui sera délivré me permettra d’obtenir un Permis de Travail. Notre projet de mariage est un peu bousculé et nous nous marrions civilement en août 2015 afin de faciliter l’obtention d’un Visa Dépendant pour moi. Rendez-vous à l’ambassade américaine à Paris en Septembre et nos Visas sont validés et arrivent dans la foulée. Une fois ces précieux papiers en poche, il ne nous reste qu’à définir une date de départ : nous partirons donc le 5 janvier 2016. Il nous aura fallu un an pour être en règle et prêts pour le départ. Une année de doutes quant à mon avenir professionnel aux U.S.

Dès que nous avons décidé de partir, j’ai contacté tous les syndicats de psychomotricité, les directeurs des écoles de formation et toutes les personnes susceptibles d’avoir des informations sur la psychomotricité aux Etats-Unis. Verdict : la psychomot n’existe pas là-bas, mais Jean-Michel Albaret me dit de contacter une psychomotricienne qui a fait reconnaître son diplôme à New-York City. J’ai pu discuter avec elle par Skype et il s’avère qu’elle n’a pas obtenu d’équivalence de diplôme comme je le pensais, mais seulement une équivalence de niveau : 3 ans d’études en France qu’elle a pu faire valider comme un niveau Bachelor. Elle ne pouvait donc pas travailler en tant que psychomotricienne, mais elle était également Instructrice en Locomotion en France, diplôme pour lequel elle a pu obtenir une équivalence américaine lui permettant donc d’exercer ce métier à NYC. J’ai également contacté les hôpitaux de Boston en leur expliquant tant bien que mal ma situation et en rapprochant notre métier à celui d’Occupational Therapist (qui correspond en fait à l’ergothérapie). J’ai pu faire un entretien avec le Boston Children’s Hospital, l’un des meilleurs hôpitaux du monde (Boston est en effet réputée pour ses excellents hôpitaux et universités : Harvard, MIT). La DRH m’a gentiment expliqué que, ne connaissant pas mon métier, ils ne pouvaient m’embaucher et que par ailleurs, pour être soignant (therapist) aux U.S., il fallait un minimum de 4 ans d’études. Malheureusement, sans équivalence je devrais recommencer les études sur place depuis le début. Voyant qu’il serait vraiment difficile de travailler pour les Américains, je me suis rabattue sur la population française. Par chance, mes parents ont des amis expatriés à Boston dont l’une des filles a un retard de développement et ils seront ravis de reprendre un suivi psychomoteur avec moi. J’ai ma première patiente avant même de partir ! Ils me mettent également en contact avec la directrice et la responsable du soutien scolaire de l’International School of Boston (ISB), une école française. Elles se réjouissent d’apprendre qu’une psychomotricienne arrive, elles ont en tête plusieurs enfants pour lesquels la psychomot serait vraiment bénéfique.

La date du départ est arrivée, je m’envole avec mon mari pour une toute nouvelle aventure ! La première chose que nous faisons en arrivant est la demande de mon Permis de Travail (elle ne peut se faire qu’une fois sur place), je dois donc attendre le mois de mars pour pouvoir travailler légalement. En attendant, je rencontre la directrice de l’école qui me propose de travailler dans l’école et dans ce cas-là, je dois passer un CORI-Check : les américains sont en effet très stricts et très prudents sur les personnes travaillant avec des enfants et ce check est obligatoire. Je dois donc aller faire enregistrer mes empreintes digitales et palmaires et envoyer un extrait de mon casier judiciaire au F.B.I. Je reçois les résultats un mois plus tard à peu près en même temps que mon Permis de Travail et me voilà presque prête à travailler : le dernier détail consiste à m’installer en auto-entrepreneur ce qui se fait en quelques clics sur Internet. Deux mois après notre arrivée je réalise ma première séance de bilan !

Les premiers mois filent à toute allure, j’adore Boston qui est une très jolie ville chargée d’histoire : il s’agit en effet du berceau de la Guerre d’Indépendance des Etats-Unis et les Bostoniens en sont très fiers ! Les gens sont gentils, souriants et indulgents face à mon anglais hésitant. J’arpente la ville dans tous les sens et la connais rapidement par cœur (il faut reconnaître qu’elle n’est pas bien grande). Mon anglais s’améliore à force de regarder des séries, d’écouter la radio, de parler aux chauffeurs d’Uber et de faire des babysittings avec des américains.

Professionnellement, je contacte une deuxième école française, plus petite et plus éloignée que l’ISB, qui me demande de suivre une petite fille pour une question de graphomotricité. Cette fois, le suivi se fera à domicile car l’école n’a pas de salle disponible. Les résultats de la prise en charge sont bons et l’école me demande de faire une formation sur la graphomotricité aux enseignants ! Me voilà, 2 ans après mon diplôme, à former d’autres professionnels; je suis stressée, mais n’ai que des bons retours. Je propose à cette école d’animer un After-School (temps de garderie) et je débute donc en septembre 2016 un groupe d’Expression Corporelle une heure par semaine. Le bouche à oreille fonctionne bien, des parents me contactent sur les conseils d’autres parents, de l’école ou des orthophonistes françaises avec lesquelles je suis en relation. Au bout d’un an d’expatriation, j’ai 7 patients que je vois à domicile 1 à 2 fois par semaine. C’est peu, mais c’est tellement plus que ce que j’imaginais lorsque mon mari avait évoqué Boston pour la première fois ! Par ailleurs, mes jeunes patients étant tous à l’école jusqu’à 15 heures, je ne travaille en psychomotricité que les après-midis. Aussi, pour m’occuper les matins, je travaille au Centre Culturel Français où j’aide à organiser des expositions, des conférences, des projections de films… Cela me permet de rencontrer des familles françaises et américaines et de parler un peu de notre spécificité.

Le chemin n’a pas été facile, j’ai connu de gros coups durs : le manque de ma famille, les difficultés d’adaptation à une culture différente, à un mode de vie et de pensée différent. Mon anglais est certes meilleur, mais pas suffisant pour travailler dans le domaine médical. J’ai dû, et dois encore parfois, faire beaucoup d’efforts, prendre sur moi pour oser contacter certaines personnes. Même dans la vie quotidienne je suis parfois épuisée à l’idée de devoir sortir et me forcer à parler aux américains. J’ai été confrontée à beaucoup de refus et d’échecs qui ont, à force, affecté ma confiance en moi. J’ai la chance de ne pas être seule et d’avoir un mari qui me soutient et qui m’aide énormément, mais certains jours (voire semaines) sont très difficiles.

J’ai plusieurs projets pour les années à venir : je voudrais me former au massage bébé et au portage physiologique pour aider les jeunes mamans françaises qui ne se sentent pas suffisamment accompagnées ici (elles sortent de la maternité le lendemain de l’accouchement quand tout va bien), j’aimerais participer à une formation sur l’autisme quasiment inconnue en France, rencontrer des Occupational Therapists, Recreational Therapists et Play Therapists qui ont des métiers similaires au nôtre afin de comprendre quel est celui qui nous ressemble le plus… Mon plus gros challenge à présent est de parvenir à travailler aussi avec la population américaine, je pensais y arriver plus rapidement, mais je n’ai pas encore trouvé la bonne formule un an et trois mois plus tard…

Si je ne devais retenir qu’une chose de cette expatriation c’est que ce n’est pas parce que notre métier n’existe pas dans un pays que l’on ne peut pas l’exercer quand même ! L’important est de comprendre et d’identifier les besoins de la population locale et de proposer, créer, inventer, se réinventer, repousser ses limites, bref, d’être psychomot !

Marie Freiche

marie.freiche@gmail.com

Propos recueillis par Elise

Une réflexion au sujet de « Etre psychomotricienne à Boston »

  1. Bonjour Marie,
    Votre témoignage m’a touchée, vous êtes courageuse je vous souhaite bonne chance et une très bonne continuation 👍🏻

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