Une psychomot à Mayotte

Diplômée de l’IRFP de La Réunion en 2017, je me lance directement dans le monde du travail en couplant un CDI en IMPro à 80% où j’accompagne des adolescents présentant une déficience intellectuelle, et une journée par semaine en libéral en MECS, où j’accompagne des enfants et des adolescents victimes de maltraitances. 

En 2021, la directrice de l’IMPro où j’exerçais, s’est lancé comme projet de développer l’offre médico-social sur un autre petit caillou de l’Océan Indien : Mayotte. L’objectif de la mission : construire un établissement d’hébergement pour personne en situation de polyhandicap. En attendant la construction de cet EEAP,( Etablissement de service pour Enfant et Adolescent Polyhandicapé) et pour répondre à l’urgence sanitaire (notamment sur le plan de la rééducation), une Équipe Mobile dédiée au Polyhandicap est montée : SAYIDIWA (“être aidé”, en shimaoré). Cette équipe pluridisciplinaire (ergothérapeute, psychologue, AES, aide-soignante, assistante-sociale, éducateur et psychomotricienne) se rend à domicile sur l’ensemble de l’île, particulièrement dans les quartiers défavorisés appelés “bangas”. 

La proposition de ma directrice de m’avoir dans son équipe n’a pas mis longtemps à trouver réponse, malgré un manque d’expérience auprès de personnes en situation de polyhandicap : le 1er septembre 2021, j’atterrissais sur l’île (atterrissage qui mérite qu’on s’y attarde : une vue imprenable sur le lagon et la barrière de corail). L’une des raisons de ce départ : une folle envie de bouger et de découvrir de nouveaux horizons après ces dernières années covidées… J’ai en effet la bougeotte depuis quelques années (merci papa, merci maman de m’avoir contaminé) : Vietnam, Afrique du Sud, Kenya… Impossible de rester en place, il était impératif que je découvre un nouvel endroit, une nouvelle culture, un nouveau public, aussi, avec lequel je n’avais pas encore travailler. Mon dada, c’est la rencontre et la découverte, avec une soif de toujours apprendre de nouvelles choses. 

Mayotte

L’île de Mayotte est située dans l’océan Indien, à quelque 400 km au nord-ouest de l’île de Madagascar, de 1500km de La Réunion et à 300 km des côtes africaines, à l’entrée du canal de Mozambique.

Au recensement de 2012, l’INSEE recensait 212.000 habitants, avec 566 habitants au km². 70% de cette population ont moins de 25 ans. Mais ce chiffre est sous-évalué du fait des personnes en situation irrégulière non comptabilisées. Un habitant de l’île de Mayotte sur trois est un étranger en situation irrégulière. 

Africains, Malgaches et plus récemment Réunionnais, ont peuplé Mayotte tout le long des siècles depuis le VIIème siècle. Ce qui explique que la langue maternelle soit le shimaoré (langue d’Afrique, proche du Swahili) pour 71% des habitants de Mayotte, le malgache pour 22% d’entre eux. 95% des Mahorais pratiquent un Islam animiste, pratiqué au Sénégal et au Maroc.

Le lagon de Mayotte, incroyablement riche, est le plus beau lagon du monde selon Le Petit Futé en 2017 . Tortues, raies, requins, dugongs, dauphins, coraux de toutes les couleurs… On ne se lasse pas de plonger en palmes, masques et tubas pour l’observer. 

On ne s’ennuie jamais : faire le tour du cratère volcanique Dziani et de son eau vert émeraude, nourrir les makis sur la plage de N’Gouja après avoir nagé avec une dizaine de tortues, se faire déposer sur un îlot de sable blanc émergeant de l’eau pour un apéro, une raclette, ou pour bronzer, gravir le mont Choungui pour avoir une vue à 360° sur l’île, se reposer dans les hamacs de Combani après avoir mangé une fondue au chocolat ou bien s’immerger dans le tumulte de la vie mahoraise à Mamoudzou…

Le Handicap à Mayotte

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A Mayotte, le handicap est longtemps resté invisible, parce que le système médical n’offrait pas d’accompagnement spécialisé. Les personnes en situation de handicap restaient chez eux, à domicile Peu de structures offraient jusqu’alors des accompagnements rééducatifs et thérapeutiques, en dehors du Centre Hospitalier de Mamoudzou. Il n’existait pas d’accompagnement spécialisé vis-à-vis de ce public jusqu’à la fin des années 1980. Seul existait

un système d’aide associative et d’entraide sociale villageoise, de solidarité traditionnelle dit « musada ». Avant la création de la MDPH en 2010, il était impossible d’avoir un dénombrement des personnes en situation de handicap.  

Aujourd’hui, la connaissance du handicap et son accompagnement sont en plein essor sur l’île. L’Equipe Mobile dédiée au Polyhandicap fait partie des réponses données à cette urgence sanitaire.

Vivre et travailler à Mayotte

Mayotte, c’est quitte ou double, tout le monde vous le dira : “soit on l’aime, soit on ne s’y fait pas”.

Y vivre, c’est apprendre à concilier la vie chère, les périodes d’insécurités (barrage, caillassage, vol à l’arrachée…), les embouteillages, les coupures d’eau fréquentes, les décharges à ciel ouvert, les tensions politiques et migratoires… avec la gentillesse et la générosité des mahorais, les mariages, les courses de pneus, les paysages magnifiques, le sublime lagon, les rencontres exceptionnelles, les sorties bateaux, les couchers de soleil sur l’horizon de l’Océan Indien, le shimaoré, la faune et la flore remarquable (makis, margouillats, paille-en-queue, chauve-souris, tortues, ylang-ylang, vanille…), les danses et les chants traditionnels, les couleurs des fruits, des salouvas (tenue traditionnelle mahoraise), des marchés… 

Y travailler, à domicile pour ma part, c’est aller à la rencontre de personnes résilientes, patientes et accueillantes. La plupart de mes petits patients ont traversé la mer depuis les Comores, avec leur famille, dans des barques de fortune appelées Kwassa Kwassa (traversée dangereuse d’une dizaine d’heures, dans des conditions peu agréables). Ils viennent sur Mayotte avoir l’espoir d’obtenir des soins adéquats pour leurs enfants en situation de handicap, une scolarité pour la fratrie, un métier pour eux. La vie dans les bangas n’est pas évidente. Pour mieux s’en rendre compte, il faut aller sur place. Ou alors, à défaut, il faut lire Tropiques de la violence de Nathacha Appanah (sort bientôt en film). Mais les familles que j’ai eu la chance de rencontrer, avec mon équipe, nous ont ouverts leur porte avec générosité et bienveillance. Il ne faut pas perdre de vue le climat d’insécurité qui est toujours présent, mais il ne faut pas non plus basculer dans la paranoïa. 

Sur le plan professionnel, la rencontre avec les enfants en situation de polyhandicap m’a fait sortir de ma zone de confort : comment accompagner un enfant qui ne réagit pas de manière visible et systématique à mes stimulations ? Comment accompagner une petite fille dont le seul mouvement perceptible est le battement de ses paupières ? Comment accompagner ces enfants avec le peu de moyen dont je disposais, dans leurs cases en tôle, inondées par les pluies cycloniques, allongés à même le sol et en état de dénutrition… L’adaptation, on le sait, est l’une des principales caractéristiques du psychomotricien. Alors il a fallu faire force d’adaptation – et non d’habituation, parce qu’on ne peut s’habituer à la misère – et improviser, pour permettre à ces enfants d’accéder à un état de bien-être et de mieux-être peu importe le contexte. 

Mayotte attire, surprend, épuise, fascine. Mayotte c’est une expérience humaine enrichissante et exceptionnelle que l’on ne peut pas oublier. 

Marie.

Marie.ROUDON@alefpa.re

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