Du thérapeute expatrié à la thérapie des migrants

le nécessaire décentrage culturel

Il y a quelques mois, Courrier International publiait un article  : « Je suis une migrante,  pas une expat ». Pourquoi qualifions-nous de « migrants » les hommes et femmes originaires de pays du « Sud » venus vivre en Europe ou en Amérique du Nord alors que nous nous appelons nous-même « expats » lorsque nous partons vivre à l’étranger ? Les éléments de langage que nous utilisons souvent inconsciemment sont une première marque de l’influence de notre culture sur notre manière d’être, de penser. Prenons conscience de notre vocabulaire, du poids des mots, de la manière dont la langue nous pousse parfois à mettre les gens dans des cases, à laisser entendre un jugement de valeur indépendamment de notre volonté. 

Une prise de conscience est le premier pas vers le décentrage nécessaire à tout travail en situation transculturelle. Mais avant de vous parler plus longuement du décentrage, laissez-moi me présenter et vous raconter comment mon histoire m’a menée au travail transculturel.

Chacun de nous naît et grandit au sein d’un berceau culturel unique, subtile mélange de culture sociale et familiale. Pour ma part, née de parents travaillant dans le milieu du spectacle j’ai baigné, dès la naissance, dans un milieu culturel riche, dans tous les sens du terme. Mon enfance a été emplie de spectacles, de concerts, de visites de musée, de voyages, de récits farfelus des aventures de tournées. Mais j’ai surtout eu la chance immense de grandir dans un milieu ouvert d’esprit, un peu bohème, où chacun était accueilli à bras ouverts et où la différence apparaissait comme une qualité indispensable à la créativité de chacun et à l’équilibre du groupe.

Le fruit ne tombant jamais bien loin de l’arbre, quelques années plus tard je débutais mes études en psychomotricité, utilisant les pratiques artistiques et la sensibilité corporelle dans une visée thérapeutique. Par ailleurs, je continuais de voyager autant que possible, prenant toujours autant de plaisir à découvrir de nouvelles façons de penser et de faire. Mes voyages se sont teintés peu à peu de nouvelles réflexions, en lien avec mes études, d’observations plus fines sur les pratiques corporelles, le maternage, l’approche du soin et du handicap. Vous écrivant cela, je pourrais presque être moi-même notre premier exemple « clinique » pour vous montrer combien le milieu culturel, familial puis professionnel dans lequel nous évoluons influence nos actes, nos pensées et même notre construction identitaire. « Les représentations culturelles donnent une préforme aux représentations individuelles » nous souffle MR Moro

Durant ces années d’études  est né le projet de solidarité internationale « Rire, Jouer, Grandir« , basé sur l’échange culturel et la sensibilisation au développement psychomoteur de l’enfant, dont nous avons tiré le film « Par où commencer ? ». A la fin de notre deuxième année d’études, après plus d’un an de réflexion et de préparation, mes camarades et moi-même nous sommes envolés direction le Bénin pour un mois aussi inoubliable que riche en questionnements. Nous y découvrimes l’impact que la culture pouvait avoir sur le développement de l’enfant mais également sur la representation du « soin » et sur le cadre thérapeutique qu’il nous fallu repenser entièrement. 

Je tiens à souligner que ce premier projet a influencé le reste de mon parcours professionnel. Ne sous-estimez pas les projets étudiants,  ils ont un grand pouvoir sur les cerveaux en formation.

Cela nous mène en 2014, à l’IFP de Bordeaux, où la question (trans)culturelle était absente de notre formation et commençait tout juste à apparaître dans les écrits des psychomotriciens (à l’exception de l’article de J-L Sudres, précurseur en la matière qui publia  » L’éthnopsychomotricité, une oubliée » en 1996). Passionnée par la question et souhaitant explorer plus amplement l’expérience vécue lors du projet au Bénin, j’en fis mon sujet de mémoire.

C’est en menant mes recherches pour le mémoire que je suis tombée, un peu par hasard, avouons-le,  sur le programme du DU de Psychiatrie et Compétences Transculturelles . Rêvant alors de repartir travailler à l’étranger, je postulais, désireuse de poursuivre ma formation et de mieux comprendre l’impact que pouvait avoir la culture sur notre vie et la manière de la prendre en compte dans le soin psychomoteur.

En juin 2015 j’obtenais mon diplôme de psychomotricienne, trois mois plus tard j’intégrais le DU tout en débutant dans un service de pédopsychiatrie. Je vous le dis aujourd’hui, avec un peu de recul, tout démarrer en même temps n’est pas la meilleure idée que j’ai eu. D’une part parce que la première année professionnelle représente à elle seule une charge de travail considérable,  assez peu compatible avec l’écriture d’un mémoire (surtout quand on vient d’en finir un et que l’on ne rêve que d’une chose : une pause !). D’autre part parce que le DU est une formation professionnelle qui s’appuie en premier lieu sur nos expériences cliniques et les questionnements qui en découlent, ce qui nécessite un bagage clinique plus conséquent que celui acquis au cours des premiers mois de pratique.

Petit défaut de timing mis à part, cette année de DU fut d’une incroyable richesse, sur le plan humain comme sur celui de la connaissance et de la réflexion. Au-delà des cours dispensés, il me semble que la grande force de cette formation réside dans la multiplicité des cultures parmis les étudiants en formation. Nous étions une cinquantaine, de divers origines, mais également de divers professions et d’âges variés  (de la jeune diplômée que j’étais à la jeune retraitée qui continuait de se former). Et dans ce joyeux melting-pot transculturel, transdisciplinaire et transgénérationnel les idées fusaient, se répondaient,  s’enrichissaient des savoir et des expériences de chacun. 

Je ne peux que souhaiter à chacun d’entre-vous de vivre un jour une telle expérience mais laissez-vous le temps, ne vous précipitez pas, faites quelques pas dans le monde professionnel afin de savoir où vous allez avant de continuer à vous former.

C’est durant cette formation que j’ai découvert que l’approche transculturelle (dans la manière dont elle a été pensée par G. Devereux en tant qu’éthnopsychanalyse) nécessite deux choses pour exister : une méthode Complémentariste et un nécessaire Décentrage.

Pour le dire simplement, le Complémentarisme consiste à utiliser « de manière obligatoire mais non simultanée » différents champs de connaissances ou outils : la psychanalyse et l’anthropologie dans le cas de l’éthnopsychanalyse. Il «n’exclut aucune méthode, aucune théorie valable – il les coordonne ». Loin d’une approche comparatiste, l’outil anthropologique sera utilisé de manière à explorer sous un nouvel angle le cadre de la relation thérapeutique et de co-construire avec le patient des sens culturels, pour aller ensuite vers des sens plus individuels. 

En ce qui nous concerne, la psychomotricité est elle-même fondée sur une pensée complémentariste, regroupant en son sein neurosciences, psychanalyse et physiologie. Y ajouter l’outil anthropologique, pour penser une « éthnopsychomotricité » semble pouvoir être une suite logique à notre réflexion professionnelle. D’autant plus que, lorsqu’on relit les travaux de Mauss sur l’éthnomotricité et que l’on se plonge dans le travail de psychiatrie transculturelle réalisé, entre autre par MR Moro et ses équipes, il semble y avoir au croisement de ces domaines une place longtemps restée vide qui est la nôtre. 

Il ne tient qu’à nous de développer aujourd’hui une psychomotricité transculturelle. Au delà des liens entre corps et psychisme que nous nous appliquons à penser, il semble important d’accompagner certains patients dans la créations de ponts entre ici et là-bas, entre la culture d’origine qui imprégne la famille et la culture du pays d’accueil dans laquelle ils doivent désormais grandir. Il nous appartient donc de co-construire avec eux un lien entre corps, culture et psyché afin de « tisser un lien entre l’histoire culturelle du sujet et sa psychomotricité »

Du côté de la clinique, cette pratique du complémentarisme peut, par exemple, nous amener dans la thérapie psychomotrice à utiliser des éléments culturels forts comme leviers thérapeutiques. Je me souviens d’une pré-adolescente soufrant d’une paralysie cérébrale, rencontrée lorsque je travaillais en Inde et qui, en bonne pré-adolescente n’était pas très motivée par le travail de rééducation qui lui était proposé dans le centre de soin. Cependant, de religion Hindou et déjà très imprégnée par la culture dans laquelle elle avait grandie, elle était heureuse de m’initier aux coutumes et de participer aux rituels religieux. Nous avons donc, chaque matin été ramasser ensemble quelques fleurs pour les disposer en offrande à la statue du Dieu Ganesh, travaillant ainsi la motricité fine, la marche, le repérage spatial, la planification et la communication, et partageant un réel moment de plaisir  autour d’une médiation « culturelle ».

Si le complémentarisme se place comme méthode nécessaire à la clinique transculturelle, le « décentrage », ou « éthno-relativisme » se situe pour sa part du côté de l’éthique. Comme son nom l’indique, l’éthno-relativisme consiste à se détacher de nos propres repères culturels pour aborder l’autre sans jugement, sans être dans la comparaison. Si le concept est simple à comprendre, il est nettement plus ardue à mettre en pratique. Le réflexe spontané étant d’analyser les éléments culturels observés en les comparant aux nôtres.

Il est communément admis qu’une expérience à l’étranger,  bien qu’elle ne soit une condition ni nécessaire ni suffisante à la pratique transculturelle, aide à accéder à cette position de décentrage. Être plongé dans un univers différent,  privés de nos repères, nous amène à penser différemment,  mais également à vivre l’expérience de l’autre côté du miroir, à devenir nous-même l’étranger dont la culture est constamment questionnée. C’est une expérience  qui nous conduit à prendre conscience de notre propre culture et à considérer nos habitudes et nos schémas de penser comme des éléments acquis et non comme une « norme ».

Au-delà de la grande aventure humaine que cela représentait, c’est aussi en quête de cet éthno-relativisme que je suis partie vivre et travailler quelques mois en Inde. Pour déconstruire mes normes et me confronter à mes jugements inconscients construits sur ma culture personnelle et professionnelle. Mais vivre la grande expérience du déracinement,  devoir travailler dans un pays si différent de celui où j’ai grandi, où tous les repères  (temporo-spatiaux, sensoriels, sociaux) sont différents des miens m’a aussi permis de comprendre de manière plus concrète ce que peuvent vivre les familles migrantes que je suis amenée à rencontrer dans ma clinique en banlieue parisienne. J’ai toujours prêté une grande attention aux éléments culturels apportés par mes patients. 

Depuis mon retour je sens mon écoute différente, plus vivante, plus sensible à ce que peuvent raconter ces familles de leur vécu car il trouve un autre écho en moi.

Oui, la culture influence le développement de l’enfant,  la construction identitaire, la manière d’être, mais le déracinement culturel influence lui aussi grandement notre façon d’être et de penser, il influence notre manière de mettre au monde les enfants,  de les élever et il est à prendre en considération dans notre travail de psychomotriciens auprès des familles, pour les accompagner sans violence. « La condition première pour ne pas faire violence aux enfants, c’est peut-être la nécessité de ne pas leur demander de nous ressembler pour les aider, pour les soigner, pour les éduquer »

valladon.mathilde@gmail.com